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Archive pour avril 2009

Chronique sur slate.fr : Emprunter plus pour payer plus

« Réveilles toi J.M. Keynes, ils sont devenus fous ». A vouloir éviter la crise des années 30, des gouvernants imprudents laissent filer leur déficit public à des niveaux rarement connus depuis un demi siècle. Ainsi, le budget fédéral des Etats-Unis affichera, à la fin de l’année, un déséquilibre de plus de 12 % du PIB. Il nous fallait au moins ça, nous dit-on, pour financer le plan d’apurement des banques et relancer, au bénéfice du monde entier, la première économie de la planète. Sans doute ! Et j’ajoute que les excédents financiers des pays émergents comme la Chine viendront colmater la brèche avec peu de risques de flambée des taux d’intérêt sur les marchés des emprunts d’Etat.

Mais, ce que l’économie dominante peut s’autoriser, la plupart des pays industrialisés feignent d’en avoir encore la « liberté ». Alors, faute d’organiser une riposte concertée, ordonnée, ciblée à la crise, c’est celle-ci qui vient bouleverser les finances publiques des Etats impécunieux par une majoration des recettes et un alourdissement des dépenses.

La Grande-Bretagne jadis, c’est-à-dire il y a à peine un an, si fière de sa modernité retrouve les errements du Old Labour, en laissant filer le déficit budgétaire à près de 13%, sans que la récession ne s’en trouve atténuée. Au contraire, elle va représenter plus de 4% du PIB. Et que dire de la France ! Déjà classée, à juste raison, parmi les mauvais élèves de la zone euro pour l’état de ses comptes publics, la voilà qui transgresse allègrement toutes les menaces de sanction de la Commission européenne. Son déficit atteindra près de 7 % du PIB en 2009 et plus de 8 % en 2010 selon les estimations les plus récentes de l’OCDE.

Certes, le mouvement est général. Et autour de nous il y a sûrement pire. Puisque c’est désormais le critère du gouvernement pour s’exonérer de ses déconvenues budgétaires. Assurément, le monde affronte un choc provoqué par une insuffisance de la demande globale. Et il n’est donc pas illégitime de recourir aux politiques keynésiennes pour relancer l’activité et stimuler l’emploi. Et pourtant, ce laisser aller des finances publiques n’a que peu à voir avec les enseignements de l’auteur de la Théorie générale. Pour sortir de la crise de 1929, Keynes préconisait des grands travaux et justifiait l’augmentation de la dépense publique pour pallier la défaillance de la dépense privée. Il recommandait d’utiliser l’excédent d’épargne des ménages pour financer, temporairement, le découvert budgétaire dans l’attente d’un retour mécanique d’un supplément de croissance par l’effet d’un multiplicateur plus mathématiquement posé que statistiquement démontré.

Mais, dans le contexte d’aujourd’hui, rien de tel. Les déficits ici, en France, ne proviennent pas d’un programme exceptionnel d’investissement public ou d’un soutien immédiat à la consommation. Pas d’avantage d’allègements d’impôts pour libérer l’initiative privée. Il s’agit d’un assèchement des rentrées fiscales provoquées par la chute de la croissance et d’une réduction brutale de l’assiette des cotisations sociales compte tenu de la montée vertigineuse du chômage conjuguée à la stagnation des salaires. Les décisions clientélistes -par exemple sur la baisse de la TVA dans la restauration- sans véritable contrepartie en termes de prix et d’emplois, comme les improvisations hebdomadaires du Chef de l’Etat sur tout sujet, alourdissent encore l’addition sans le moindre impact sur la conjoncture.

C’est le déficit subi. C’est la drogue du crédit. C’est la dette boule de neige. C’est le mistrigri de l’impasse budgétaire transmis non pas aux générations futures mais à l’élection suivante. C’est courage creusons ! Du keynésianisme, cette non gestion camouflée en activisme, cette négligence travestie en pragmatisme. Cette impuissance maquillée en volontarisme ? Non, tout simplement du laxisme, celui qui consiste à reporter les échéances, différer les choix et préserver les situations acquises. Celle des privilégiés.

Mais, tout à une fin. Et la sortie de crise sera aussi douloureuse que la crise elle-même. La fiscalité viendra tôt ou tard corriger ces dérives, couvrir ces impasses, boucher ces trous. Celui de la Sécurité Sociale d’ailleurs ne sera pas le moins profond puisqu’aujourd’hui une partie des retraites et des dépenses d’assurance maladie sont payées par emprunt…

La question majeure, sur le plan politique,devient donc de savoir une nouvelle fois qui paiera ! Ce serait un comble que les victimes d’aujourd’hui soient les contribuables de demain.

Chronique sur Slate.fr : “Les raisons de la colère”

Séquestration de cadres dirigeants, saccages de lieux officiels, occupations d’usines… Chacun trouvera matière à commentaires. Inexcusable, compréhensible, attendue, espérée ou redoutée, cette violence sociale est surtout révélatrice d’un échec national. Tous les pays développés, et notamment nos plus proches voisins, sont touchés par la crise. Et celle-ci est dure, implacable, cynique… Le chômage croît vertigineusement, les entreprises se restructurent hâtivement pour retrouver, dès demain, leurs profits d’hier, les patrons continuent de se rémunérer par tous moyens, comme si de rien n’était, les délocalisations s’accélèrent toujours plus loin. Et les gouvernements, au-delà des proclamations officielles, laissent filer leurs déficits comme pour mieux dissimuler leur impuissance. Oui, il y a partout des raisons de la colère.

Et pourtant, c’est en France qu’elle est susceptible de dégénérer le plus vite. Déjà qu’en temps de relative prospérité, la grève, le blocage, le conflit sont les formes les plus courantes -alors qu’elles devraient être les recours ultimes- de la confrontation sociale, alors, en période de crise, tout est à craindre. Non pas l’émeute ou la révolution -laissons cela aux spécialistes du XIXè Siècle- mais les manifestations du désespoir. Celles des travailleurs sans travail, des ouvriers sans ouvrage, des employés sans emploi. Celles des « rien à perdre », cette cohorte humaine à qui l’on a ôté bien plus que le travail, mais le statut, l’identité et la dignité.

Voilà ce qu’il en coûte à un pays comme le nôtre d’avoir autant affaibli le syndicalisme, d’avoir réduit la négociation sociale à une peau de chagrin, d’avoir méconnu la légitimité de l’action collective, d’avoir laissé les délégués du personnel sous la menace de la sanction ou de la mise à l’écart. D’avoir aussi permis que la moitié des entreprises ne compte pas de représentation syndicale, d’avoir refusé tout financement public des grandes confédérations, d’avoir amoindri la portée des élections prudhommales, espérant la désuétude de l’institution. D’avoir confiné le paritarisme à un partage des places plutôt que des responsabilités, d’avoir nié le fait majoritaire, de crainte de recomposer le paysage syndical français autour des plus grandes centrales. Bref, d’avoir fait le pari de l’individualisation des rapports sociaux atténuée par la sainte alliance du paternalisme et de l’étatisme.

Le patronat français n’est pas une victime -comme il voudrait le faire apparaître- mais le premier responsable de cet assèchement du dialogue social. Le Medef s’est transformé en lobby pour ne pas dire en parti. Qu’il défende les intérêts des entreprises, c’est bien le moins. Mais qu’il prenne alors, en leur nom, ses responsabilités. Or, il avoue son incapacité à normaliser -je n’ose pas dire moraliser- les hautes rémunérations, les stocks-options et autres retraites chapeaux. Il fuit devant toute discussion sur le partage de l’effort, alors même que les Français et leurs entreprises subissent une crise majeure. Il exige toujours et encore des baisses d’impôts et de cotisations, en refusant toute contrepartie. Il se méfie de l’Etat en lui demandant toujours plus pour offrir toujours moins à la négociation. Que sont devenus les grands accords interprofessionnels d’antan ? Même les discussions de branches sont devenues exceptionnelles. Tout est renvoyé vers l’entreprise elle-même où il ne se passe le plus souvent rien ou si peu. A force de manquer au dialogue, de déserter les lieux du compromis, c’est la force qui parle. Celle des rapports économiques. Celle des rapports humains aussi. Ils peuvent, les uns contre les autres, se révéler explosifs.

Et que dire de la propension des pouvoirs publics, notamment depuis deux ans, à s’ériger en recours universel, en pompier maladroit, en acteur de dernier ressort, en médiateur de tout et en régulateur de rien !

C’est le Chef de l’Etat qui, s’enorgueillissant encore récemment de faire la tournée des usines, constate désormais navré leur fermeture. C’est lui qui voulait réhabiliter le travail et le voit s’évaporer. C’est toujours lui qui prétendait que l’Etat pouvait tout et qui découvre, aujourd’hui, qu’il n’en peut mais.

Alors, cessons de gémir sur la pauvreté du dialogue social. Cette situation a été voulue, entretenue, délibérée. Et, aujourd’hui, il y a urgence à sortir de l’impasse du mutisme et de l’indifférence. Dans ce moment de crise du capitalisme, de contestation des patrons, de doute sur les valeurs de l’entreprise, de risque de violence, la planche de salut est le syndicalisme lui-même.

C’est avec des syndicats forts, responsables et unis que le pays retrouvera le chemin du compromis, de la négociation et du partage. C’est l’une des leçons les moins malheureuses de la crise à la veille du 1er mai.

Chronique sur slate.fr : “Démocratie au régime”

Dans quelle grande nation civilisée le Chef de l’Executif pourrait-il s’exprimer à la télévision sans que son temps ne soit décompté par l’instance indépendante chargée du respect du pluralisme, afin de permettre une réponse de l’opposition dans les grands médias audiovisuels ?

Dans quelle démocratie la carte électorale organisant le scrutin législatif -celui qui conditionne l’alternance- pourrait-elle être redessinée par un simple Secrétaire d’Etat jusque-là connu comme chargé des élections du parti majoritaire, et sous le dérisoire contrôle d’une commission présidée par une personnalité désignée à sa discrétion par le Président de la République ?

Dans quel Parlement moderne un vote malencontreusement défavorable à la majorité sur un texte controversé touchant aux libertés individuelles pourrait-il être considéré comme non valide pour cause de coup fourré de l’opposition, et les députés du parti présidentiel menacés d’une sanction financière pour cause de fuite devant l’obstacle ?

Dans quel système politique un Président pourrait annoncer, tout de go, le retour de son pays dans une grande alliance militaire avant que le Parlement ne l’ait autorisé à s’engager là-dessus ? Dans quelles institutions fondées sur l’équilibre des pouvoirs un Chef de l’Etat pourrait-il décider à sa guise de la suppression des juges d’instruction, sans dénier en référer au Garde des Sceaux et sans prendre la peine de consulter le Conseil Supérieur de la Magistrature qui est pourtant placé sous son autorité ?

Dans quelle économie développée le plus proche conseiller du « prince » pourrait-il être désigné à la tête d’une banque privée résultant de la fusion de deux établissements et dont il a lui-même fixé le périmètre, la valeur des actifs et l’apport de l’Etat ? Et tout cela sans que la Commission de déontologie, justement compétente pour ce type de confusion d’intérêts, n’ait eu à en connaître.

Dans quelle République ordinaire un Chef de l’Etat désigne-t-il lui-même le président de la radio publique, les responsables de la télévision nationale et peut-être même les présentateurs des journaux, sans avoir à craindre les foudres d’une instance de régulation dont il a fait nommer tous les membres et qui a, depuis belle lurette, déposé les armes au pied de son trône ?

Dans quelle curieuse contrée un Président pourrait-il choisir, pour une grande interview télévisée, non seulement les grands médias partenaires, mais également les journalistes eux-mêmes chargés de l’entretien ? Et, en plus, inscrire cette pratique dans une tradition !

Dans quel Etat membre de l’Union européenne un dirigeant pourrait-il se rendre au G20, participer au Sommet de l’Otan à Strasbourg et prendre place au Conseil européen sans avoir reçu, au préalable, les représentants de l’opposition pour connaître leurs avis sur la meilleure manière de lutter contre la plus grave crise économique des 60 dernières années ?

Dans quel pays de tradition démocratique un homme seul, même investi par le suffrage, pourrait-il détenir autant de pouvoirs : celui d’être à la fois Chef de l’Etat, du gouvernement, du parti majoritaire, et même d’un Conseil général par l’intermédiaire de son propre fils, et revendiquer le privilège de se substituer à ses ministres sur chaque sujet délicat, de se moquer publiquement de ses amis, de complimenter ses favoris, de les disgracier au premier faux pas, de les mettre en concurrence pour des places offertes aux plus serviles, de condamner ensuite cette avidité dont il a fait un jeu ?

Ce pays n’est pas la France de l’Ancien Régime, c’est la France d’aujourd’hui, celle de la démocratie à bas régime, comme on disait jadis du « Bas Empire », celle d’un régime à faible teneur démocratique… Celle de Nicolas Sarkozy après deux ans de règne.

Parti socialiste

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